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Marie Rose Moro : Un engagement auprès des enfants dici et dailleurs
Professeure de psychiatrie de lenfant et de ladolescent à Paris 13, Marie Rose Moro est également chef de service de psychiatrie de lenfant et de ladolescent à lhôpital Avicenne (Bobigny, Seine-Saint-Denis). Elle y a créé une maison des adolescents (CASITA), a mis en place des consultations transculturelles pour les enfants de migrants et dirige la revue transculturelle, Lautre.
Photo : Marie Rose Moro
« On pense encore trop souvent que les enfants ne souffrent pas. [ ] Etre pédopsychiatre suppose une vraie sensibilité à cette douleur des enfants ; dêtre conscient de la trace profonde que ces premières souffrances laissent à lintérieur des enfants et de savoir quon peut les soigner, il en va de lavenir des enfants et du monde.»
Quest-ce qui vous a amenée à choisir de consacrer votre vie professionnelle aux enfants et aux adolescents ? Avez-vous été marquée par une personnalité éminente du monde médical ou par un courant de pensée ?
Comme beaucoup de médecins, jai eu un « maître» , Serge Lebovici 1, pionnier dans le champ de la pédopsychiatrie. Il avait deux âges de prédilection : les bébés et les adolescents. Jétais interne et à lépoque, je rêvais de la médecine du bout du monde. Javais un goût pour lailleurs et je voulais secourir les enfants dans les pays privés de médecins Jai rencontré Serge Lebovici et lui ai soumis mon projet de recherche sur les enfants migrants. Il a été immédiatement convaincu et a eu une expression qui a été déterminante pour moi : « Il ny a que vous qui pouvez faire ça !» Javais 24 ans, javais trouvé une place.
Comment expliqueriez-vous à des jeunes le métier du pédopsychiatre ?
Je leur dirais tout dabord quun pédopsychiatre soccupe des bébés, des enfants et des adolescents et aussi de leurs parents ; que cest quelquun qui essaie de comprendre ce qui fait souffrir un enfant, globalement, cet enfant-là. Cela suppose une vraie sensibilité, davoir vu ou vécu soi-même lexpérience de la souffrance et den être conscient. Lorsquon est face à linacceptable : des enfants tristes, qui se laissent mourir, qui cessent de manger, on ressent une immense révolte Beaucoup de gens sont persuadés que les enfants ne souffrent pas ! En France, nous ne sommes pas assez sensibles à leur douleur quelle soit physique ou morale. Même pour les douleurs somatiques, on leur donne, par exemple, moins dantalgiques quen Angleterre. Or, les douleurs psychiques sont encore plus invisibles.
Reconnaître la souffrance psychique dun enfant nest pas non plus une cause gagnée et cela fait peu de temps quon sy intéresse. Un enfant ou un adolescent ne dit pas « Je suis triste et déprimé » ou « Jai perdu lenvie de vivre » . Il manifeste son mal-être par dautres signes qui lui appartiennent et que nous devons apprendre à reconnaître, comme un arrêt du développement (physique, intellectuel, créatif ), ou comme des douleurs corporelles, à la tête, au ventre. Un rapport difficile avec lécole aussi est un signe, que ce soit à travers les apprentissages ou dans la vie sociale (inhibitions, phobies scolaires ).
Notre moyen privilégié de soigner est la parole. Le problème est que plus un adolescent va mal, moins il parle. Il faut donc imaginer des médiations sans parole, sans les mots directs, comme le Slam, cette poésie urbaine popularisé par exemple dans notre service par Grand corps malade mais aussi dautres formes décriture (ateliers de poésie, journaux intimes ), de la musique, du théâtre, de la danse . Les jeunes sont très investis dans ces activités de création, cela nous permet détablir un lien avec eux qui a du sens et qui permet de soigner et ça marche !
Vous faites partie des précurseurs qui ont créé une maison des adolescents : à quel besoin des adolescents avez-vous voulu répondre auquel ne répondait pas votre service hospitalier ?
A deux raisons ! Premièrement, laccès aux soins est difficile pour les adolescents. Avant de créer CASITA (la maison des adolescents dAvicenne), nous avions fait notre enquête : les jeunes arrivaient tard, par les urgences le plus souvent. Ils restaient pendant la durée de la crise, et repartaient en général trop tôt, avant quils soient complètement soignés. Il fallait donc concevoir un lieu où les jeunes se rendent directement, facilement, gratuitement et de manière anonyme. La maison des adolescents est un espace pluridisciplinaire qui répond à leurs questions, leurs besoins, du mal de dos au conseil juridique. On ne peut pas « couper les adolescents en tranches» . Il faut les considérer dans leur globalité, dans leur être, dans leur contexte familial, scolaire, social et culturel.
Deuxièmement, il fallait imaginer un lieu qui leur ressemble, spécifiquement conçu pour eux : un lieu où ils nattendent pas, qui leur ressemble, qui ne les juge pas et qui accepte leurs modes dexpressions variés et souvent riches, un lieu où chaque individualité est reconnue et on noublie pas quils sont dans une période de passage entre lenfance et lâge adulte, des êtres en devenir aussi.
Quel est le profil des jeunes qui y viennent ? Pour quels types de problématiques ?
Pour une multitude de problématiques Comme une profonde tristesse, un désintéressement général, un mal-être à lécole (dont les signes peuvent être physiques), ou un passé violent. Les difficultés identitaires des enfants de migrants sont particulièrement récurrentes en Seine-Saint-Denis, département multiculturel.
Les jeunes sadressent à nous parce quils sont en situation de souffrance mais aussi simplement parce quils se posent des questions, autour de la contraception par exemple, de leur poids, de leurs droits . Contrairement à ce que lon peut croire, les adolescents sont très mal informés sur des tas de sujets qui vont de la sexualité, à léducation sentimentale en passant par les droits des enfants lors de la séparation des parents. On constate que malgré la contraception, les interruptions volontaires de grossesse précoces sont toujours aussi nombreuses à ladolescence! Les jeunes filles sont souvent gênées lorsquelles viennent poser des questions quelles croient être évidentes ; il nest pas rare quelles disent venir pour leur cousine ou une amie. On les invite à sasseoir. Et avant la fin de lentretien, elles choisissent presque toujours de préciser quelles confient leur propre histoire et leurs propres interrogations. Si elles ne le font pas, cest que nous ne sommes pas parvenus à les mettre à laise.
Quelles sont les réponses qui peuvent leur être proposées ? Prenez-vous en compte la famille et comment ?
Bien sûr. Pour 95% des adolescents, la famille est associée, soit au début, soit en cours de suivi. Parfois, ce sont les familles qui font la démarche et il arrive que lon reçoive le parent avant ladolescent. Par ailleurs, nous avons créé un groupe de paroles pour les parents. La plupart dentre eux souffrent dun sentiment déchec et se sentent seuls. Grâce à ce groupe, ils sappuient les uns sur les autres en partant des difficultés communes quils traversent.
Lexpérience de la Maison des adolescents dAvicenne a-t-elle entraîné des modifications de votre pratique professionnelle et de celle de vos équipes ? A-t-elle permis de faire évoluer la prise en charge des adolescents et la coordination entre les différents acteurs concernés par les jeunes en souffrance ?
Oui, et cest sans aucun doute au niveau de notre réseau que les modifications de pratiques sont les plus évidentes. Le réseau a été créé avant louverture de la maison des adolescents. Il est constitué des différents professionnels ou des représentants des institutions de Seine-Saint-Denis qui travaillent en lien étroit avec nous : infirmières, médecins scolaires, pédiatres, pédopsychiatres, psychiatres pour adultes, mais aussi représentants de parents délèves, de missions locales, de laide sociale à lenfance, des centres de Protection maternelle et infantile, du service social du département, de la Protection judiciaire de la jeunesse ou du tribunal Le Conseil Général, LEducation Nationale, La protection Judiciaire de la Jeunesse et la Mairie de Bobigny sont nos grands partenaires.
Notre réseau est notre principal atout et cest grâce à lui que nous pouvons penser et réaliser des changements de pratiques. Lorsque nous nous réunissons, nos échanges sont plus précis et concrets quà nos débuts. On parle de parcours dadolescents qui ont posé problème, on réfléchit ensemble pour améliorer les compétences de tous ceux qui entourent les jeunes.
La maison des ados accueille environ 1000 jeunes par an, ce nest rien à côté du nombre dadolescents en demande daide. Lefficacité du réseau est primordiale. Il est dailleurs beaucoup mieux structuré quà lorigine, ce qui permet de repérer plus facilement les adolescents déprimés à lécole par exemple. A présent, on repère mieux les adolescents en vraie difficulté.
Vous avez mis en place une consultation transculturelle : pourquoi ? pour quels types de problématiques ? Quelle est la formation des médecins qui la pratiquent ? Quelles sont les observations qui en découlent ?
Cela consiste à intégrer lanthropologie à la psychanalyse et à la pédopsychiatrie lorsquon soccupe des enfants. Ne pas avoir peur de la diversité culturelle, la considérer au contraire comme une richesse pour mieux comprendre et mieux soigner les enfants doù quils viennent 2. Cest un lieu de soins où lon négocie avec les familles la compréhension de la souffrance dun enfant et les modalités de soins. On cherche à comprendre comment chacun la comprend, quel sens les parents lui donne, quelles représentations familiales et culturelles sont utilisées par la famille et parfois par lenfant lui-même. On sait par exemple, que le concept dadolescence et encore plus de crise dadolescence nest pas un concept universel. Une maman peut vivre le mal-être de sa fille comme la résultante dune transgression vis à vis des ancêtres. La jeune fille expliquera de son côté quelle estime ne pas avoir assez de liberté chez elle et de se sentir différente de ses camarades. Il sagit donc découter avec respect les théories de tous afin que ladolescent et sa famille trouvent chacun leur espace, que le lien parent-enfant soit fort pour que les adolescents puissent se séparer et faire leur chemin denfant de migrants ; cest-à-dire denfant métissé qui emprunte à plusieurs mondes et qui trouve son propre langage.
La technique est exigeante : il faut pouvoir, avec laide dinterprètes, communiquer dans différentes langues (nous en pratiquons 25 à Avicenne), comprendre des représentations différentes des nôtres et repérer les manifestations de souffrance des enfants et des adolescents qui peuvent prendre différentes formes. La consultation se fait par étapes. Pour la première consultation, la famille vient avec ladolescent et on se met daccord, ensemble, pour négocier un cadre qui ait du sens pour tous. Si lenfant a besoin dune thérapie individuelle, on négocie cette thérapie pour les enfants en permettant aux parents de se représenter ce qui va se passer pour leurs enfants.
Je me souviens dune jeune fille dorigine soninké, qui suivait une thérapie dans un centre médico-psychologique. Un jour, sa mère qui laccompagnait comme à son habitude, est arrivée voilée. Elle a ressentie une forme dhostilité « On ma mal regardée ». Elle a pris peur, elle a pensé quon la jugeait mauvaise mère car elle cétait voilée et elle a pensé quon allait lui retirer son enfant. Elle a décidé darrêter la thérapie de sa fille. A la consultation transculturelle, la mère a pu sexprimer librement, sans se sentir jugée « Vous allez blanchir ma fille avec vos techniques, elle ne va plus me reconnaître comme sa mère, ça va la couper de moi et lui faire du mal. Elle va devenir une fille sans mère» . On a mis les choses à plat, pour comprendre exactement la peur de la mère, les besoins de la fille et négocier, à partir de là, le suivi de ladolescente : de quoi a besoin une adolescente pour grandir ici, de quoi a besoin une adolescente au pays ? La jeune fille ne pouvait pas investir sa thérapie avec lidée quelle allait se séparer définitivement de sa mère, quelle devait choisir entre ses deux mondes, une négociation préalable a permis le soin et elle a permis de renforcer aussi bien la fille, la mère que leur lien. Ce travail a enfin permis de mettre un nom sur laltérité aussi bien ressentie par la mère que la fille.
Jai été formée à la technique de psychiatrie transculturelle que jai ensuite adaptée aux enfants de migrants ici et ailleurs et nous formons maintenant à cette technique à lUniversité de Paris 13 (Bobigny, http://www.clinique- transculturelle.org).
En tant que médecin, comment résumeriez-vous létat de la santé des adolescents daujourdhui ?
Globalement, nos enfants et nos adolescents vont bien mais une frange de 10% va mal et a besoin de soins parfois passagers, parfois plus longs et pluridisciplinaires. On sait comment aider les adolescents mais on ne dispose pas de suffisamment de moyens matériels et humains pour le faire! Or soigner les enfants et les adolescents, faire le maximum, faire ce que nous savons faire aujourdhui pour tous et en particulier les plus vulnérables, est une marque de progrès et dhumanité.
Au regard de votre expérience, quel est le droit de lenfant sur lequel il faudrait porter le plus dattention en France ?
Il me semble quil faut veiller au droit des enfants à être en lien avec le monde qui les entoure : en famille, à lécole, etc. Les enfants ont besoin dune sécurité de base. Ils doivent pouvoir vivre dans un environnement familier et sécurisant, ceci est nécessaire à leur développement. Pourtant, le nombre de ruptures que subit un jeune qui ne peut pas rester dans sa famille par exemple est inimaginable ! Un enfant a besoin de liens diversifiés et nen a jamais trop, il faut préserver ceux quil construit même dans ladversité. Mettre lenfant dans des foyers différents puis dans plusieurs familles daccueil installe lenfant dans une errance nuisible à sa construction. Cette logique institutionnelle peut aller à lencontre des droits fondamentaux des enfants.
Autre exemple et qui concerne un très grand nombre denfants : les lieux daccueil des enfants. On a beaucoup de mal à sadapter à la diversité des enfants, à leur singularité et leurs besoins. Parfois, on porte peu les bébés même si certains en ont besoin, dautres fois on fait manger les bébés tôt ou on les couche tôt car cela est plus pratique pour lorganisation des adultes mais que sait-on alors des besoins des enfants. Le rythme institutionnel prime sur celui des enfants et cest préjudiciable à leur bon développement.
Pensez-vous que la parole des enfants et des adolescents soit bien prise en compte dans notre société ?
La parole des enfants est prise en compte de façon paradoxale. On semble fasciné par nos enfants rares et précieux dans nos sociétés occidentales mais au moment de faire ou de légiférer, on nen tient rarement compte ! Même parfois pour les adolescents, on en a peur. Par rapport à ça, Serge Lebovici ou Françoise Dolto restent très modernes La sacralisation de lenfant roi nest quune apparence.
Notre société ne considère pas les enfants dans laménagement de ses projets et de ses espaces. Dans les restaurants par exemple, il nexiste pas de lieu conçu pour les petits, à linverse de ce qui se fait dans dautres pays comme jai pu le voir en Espagne récemment où, par exemple, les enfants sont beaucoup plus présents dans lespace public, dans les lieux de convivialité Ici, lorsque lon réalise quelque chose, on pense rarement « et les enfants ?» .
Peut-être quen France, on préfère sémerveiller de la parole des enfants lorsquelle ne nous engage pas plutôt que découter ce quils nous disent en profondeur.
Depuis 20 ans, vous êtes engagée auprès de Médecins sans frontière. Quelles actions menez-vous ? Allez-vous sur le terrain ? Et comment parvenez-vous à mener de front toutes vos activités ?
Je nai jamais renoncé à mon implication initiale pour les enfants du monde et consacre un temps régulier à MSF. Mon idéal de médecin des enfants sétend au monde. Je coordonne sur le plan technique la mise en place de programmes pour la santé mentale des bébés, des enfants, des adolescents et des familles, dans les lieux touchés par la guerre ou les catastrophes. Depuis le tremblement de terre en Arménie en 1988, nous avons mené ces programmes dans une vingtaine de pays : en Arménie bien sûr premier pays où nous avons ouvert un centre pour enfants et adolescents qui existe toujours, puis en Afghanistan, en Palestine, en Indonésie, au Kenya, en Jordanie ou en Iran avec des blessés irakiens, au Guatemala, dans des ex-républiques soviétiques, en Thaïlande Plus récemment en Colombie et dernièrement au Kenya. Je me rends régulièrement sur le terrain surtout pendant le temps fort de la crise mais le plus gros du travail est réalisé par la suite par des équipes dexpatriés de MSF et des équipes locales pluridisciplinaires. En tant quexpatriés, on monte les programmes, on les visite, on les supervise mais, lessentiel du travail est fait par des professionnels locaux qui parfois, après la crise, peuvent prendre le relais
Cette action pour les enfants dans des situations de crises extrêmes est ma façon de concilier ma première aspiration à faire de la médecine sans frontières et mes engagements auprès des enfants dici et des enfants de migrants.
Je conclurai avec des mots inspirés du médecin et romancier JC Rufin (2008) 3 lui aussi engagé dans laction humanitaire : « De très loin revient lécho dune vocation qui a fait de moi une pédopsychiatre, mais en mettant dans ce mot tant didéal et despoir quil a pris la dimension du monde.»
1 Serge Lebovici (1915-2000), psychiatre et psychanalyste spécialiste de lenfance, a fondé le service de psychopathologie de lenfant et de ladolescent à lhôpital Avicenne, situé à Bobigny, Seine-Saint-Denis.
2 Cf. Aimer ses enfants ici et ailleurs, le dernier livre de Marie-Rose Moro. Paris, Odile Jacob, 2007.
3 Inspirée dune phrase tirée de son dernier livre, chez Gallimard, « Un léopard sur le garrot. Chroniques dun médecin nomade» , 2008.
Si tes droits ne sont pas respectés, contacte directement la Défenseure des enfants
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